Familles d'accueil, l'enfer du décor


Destinataire : Emmanuel macron


        

Monsieur,

Nous Assistants familiaux, à qui vous confiez des enfants rejetés, maltraités, ignorés de la république depuis la nuit des temps, en grande souffrance se traduisant de plus en plus par de l’extrême violence, des carences intellectuelles très importantes, des traumatismes nécessitant une présence non stop, indéfectible, sans faille, de l’attention inconditionnelle : la nuit, le jour , oui je me dois d’insister lourdement et volontairement sur le fait que nous sommes le seul métier qui ne débauche pas : citez-en moi un autre pour voir ! Seules personnes restant en poste, infailliblement, malgré tous les risques encourus dans cette profession, malgré le CORONAVIRUS et ses conséquences, malgré un confinement mettant en péril notre santé, notre intégrité, notre intimité, nos valeurs et parfois, nos vies.

Nous , Assistants familiaux, corvéables à l’infini, sans week-end – Sans droits – sans vie privée, acceptant de partager notre toit, nos enfants, nos conjoints, nos parents, tous , jouant un rôle primordial dans la réussite de tels challenges -et pour eux, bénévolement- partageant nos vies, notre quotidien avec ces enfants abusés, désabusés, cassés, violents, portant en eux les maladies qui en résultent, nous nous adressons aux plus hauts responsables de l’État.

Nous, Assistants familiaux, sans titre – souvent dans la souffrance, sans reconnaissance sociale - exclus de la fonction publique et du peu d’avantage qu’il y reste – seul métier payé en dessous du SMIC, dit pourtant salaire minimum – seul métier où, lors de mise en danger par nos accueils : de nous, de nos enfants, de nos familles, non seulement nous devons gérer seuls, mais en récoltant les rapports de certains bureaucrates qui nous expliquent que ce n’est pas comme ça que nous aurions dû réagir face à un couteau, à des coups, à la crise de folie, à l’énurésie, à l’encoprésie maculant nos armoires, nos murs, nos vies- face aux cauchemars, aux crises d’épilepsies, au somnambulisme, qui nous réveillent parfois 5 fois par nuit, face au décalage, à la fatigue qu’il en résulte, nous nous adressons aux plus hauts responsables de l’État.

Nous Assistants familiaux qui devons nous plier à des exigences incroyables qui mettent ces enfants en marge, et notre métier sous contraintes permanentes, vérifiées par des éducatrices qui parfois en oubli leur première mission tellement celle de la suspicion, de la vérification leur sied à merveille, nous devons être abandonnique et sans scrupule lorsque sonne le glas des 18 ans. Vous nous demandez d’être d’une performance jamais atteinte à vos yeux et, lorsque c’est à vous de prendre le relais, lorsque c’est de votre devoir d’accompagner ces jeunes majeurs, vous démissionnez !

Nous Assistants familiaux, devant protéger nos propres enfants et nos familles de comportements gravement déviants  au risque d’y perdre nos valeurs, notre dignité, parfois, oui, nos vies .

Nous Assistants familiaux salariés d’une république qui nous méprise tout autant que ces gamins de « pas de chance » pour qui, de plus en plus souvent, même les institutions spécialisées ne veulent plus et qui, à leur tour, les renvoient (chez nous), parce qu’impossible à gérer. Sommes nous à ce moment là ces professionnels compétents détenteurs des qualifications nécessaires dans les Itep, les IME, ou autres institutions spécialisées ? Sommes nous considérés comme étant compétents lorsque la défaillance de l’état nous amène à devoir gérer à la place des médecins, des PMI, des CMP, des psychiatres, puisque tout ceux-ci n’ont plus le temps, plus de place, ou de personnel pour intervenir auprès de ces jeunes ?

Percevez vous un seul instant que ce métier demandent des compétences multiples ? : Educateur permanent, pour le moins, mais en passant par une fine psychologie puisque ces enfants sont envahis de tels troubles demandant une permanence d’action. Les services psy étant inaccessibles partout c’est bien aux Asfams que revient cet espace ! On ne peut pas faire autrement dans ce métier ! Veilleurs de nuit est déjà un métier en soit. Cuisinier pour enfants ayant chacun leur régime, tantôt sans gluten, tantôt sans porc, tantôt n’aimant que tel ou tel aliment, ou régurgitant chaque repas. Ceci ne nous empêche nullement de partager des moments formidables autour de la nourriture terrestre aussi bien que spirituelle visant les croyances de chacun, nous enrichissant au passage de nouvelles cultures.

Et quel nom donner à ces heures passées aux côtés de l’enfant à tenter de faire comprendre qu’un gros tas de crayons séparé en deux ne peut pas donner un résultat plus grand alors qu’il vous regarde avec des grands yeux écarquillés qui vous disent «Je ne peux pas comprendre ce que tu me racontes» ? Refaire intégralement tous les cours de la journée en faisant du sur place, en ne sachant plus nous mêmes comment on s’appelle, tellement nous avons épuisé tous les subterfuges possibles pour faire entendre à l’enfant la magie d’un mot, la finesse d’un trait , le problème mathématique alors que dans sa vie à lui, le problème c’est toujours lui.... Forcément, il fuit.

Comment un enfant placé, déplacé, rejeté, au parcours si chaotique qu’il ne sais plus le nommer, pourrait prendre plaisir à lire une histoire qui se déroule elle, suivant une chronologie parfaite ?

Comment un enfant arrivant sur Terre après tant d’autres frères et soeurs, venant de tant d’autres Papas qu’il ne sait plus où il se place lui, pourrait-il comprendre une numération ?

Comment ces enfants qui auraient tant voulu ne pas connaître de guerre, celle vécu chez lui tant de fois entre son Papa et sa Maman pourrait-il s’intéresser aux dates historiques ne notre histoire commune ?

Comment ces enfants pourraient comprendre la division sans que cela ne les ramène à la souffrance de la séparation ?

Comment un enfant placé pourrait-il ranger sa chambre alors qu’il n’arrive pas à mettre de l’ordre à cette vie brisée ? Que peut-il donc faire d’autre que de mettre tout ça de côté au risque de venir déranger tant de souffrance enfouis ?

Monsieur, quel mot utiliser pour vous faire entendre que ce métier est épuisant, que nos journées sont éreintantes, et que nos nuits, sont forcément le reflet de nos journées ? Nos journées éreintantes, nos nuits trop bousculées pour ne pas se réveiller épuisées. Cela vous rappelle quelque chose ? Vous, sans doute. La direction d’un Etat est de cet ordre, non ? Pourtant, vous, vous avez la reconnaissance de votre titre, de votre salaire, et du coup, de vos pairs. Et nous ?

Comment vous faire comprendre que le matin, alors qu’un petit déjeuné devrait être un moment de ressourcement, un jeune vous attend, juste derrières la porte de votre chambre, comptant sur vous comme on tient à l’oxygène ?

Comment vous expliquer qu’une enfance de cahot, de violence, de déraison, de morbidité étant la seule connue, cette conception de vie rassure et représente un refuge nécessaire à l’équilibre de ces enfants ? A votre avis, que se passe t-il lorsqu’ils arrivent en famille d’accueil ? Ils se plient à la douceur de vivre d’une famille bien-traitante ? Ils se glissent dans la quiétude sereine qu’est une vie d’enfant ? Ils s’installe dans notre bonheur à bras ouverts faisant fi de tout ce qui représentait le leur ? Vous vous doutez bien que non. Tout est fait pour remettre en place ce cocon confortablement destructeur , et nous, la figure maternelle, la figure paternelle, nous sommes invités à des jeux de rôles dans lequel nous devons être les méchants, ceux qui crient, ceux qui frappent, ceux qui tuent. Et, croyez moi, ils savent faire. Et ce n’est pas de leur faute.

Alors oui, nous devons le savoir, nous devons ne jamais nous reposer sur des acquis comme les autres métiers, nous devons esquiver, inventer, remettre le rôle à la bonne place, faire un pas de côté, prendre du recul et savoir que rien, oui je dis bien rien, n’est jamais acquit. Et surtout pas dans les progrès. Parce que ces progrès, leur entourage, leurs « familles biologiques » le prend pour une trahison, inconsciemment bien sûr, mais ça ne change pas la donne.

Et que peut faire un enfant, un jeune qui a une famille rejetante ? Il fait tout son possible pour qu'elle l'aime, même si c’est l’enfer, le lien maternelle étant souvent plus fort que tout. On appelle ça le conflit de loyauté. L’enfant est écartelé entre la proposition familiale d’origine et celle de la famille d’accueil.

Et un enfant écartelé à mal et le fait savoir. Haut et fort. Du plus profond de son Etre, il le hurle. Et c’est nous qui en sommes le réceptacle. Imaginez . Imaginez un instant. Et, je me permets, comparez leurs vies avec celles de vos enfants. Vous pourrez ainsi comprendre la notre.

Dans un métier en grande pénurie, ce qui ajoute encore du danger pour ces enfants maltraités, vous ne pourrez plus recruter d’Assistants familiaux , parce que nous en dévoilerons haut et fort la réalité.

Vous ne trouvez plus de personnes, qui après un parcours des plus enrichissant, décident qu’elles peuvent cumuler passion, empathie, envie d’aider l’autre, en particulier ces pauvres enfants dont nous prenons connaissance par voie de presse avec effroi ? Sans doute est-ce parce que nous, Assistants familiaux, nous nous réunissons, nous échangeons, nous comparons, et nous nous protégeons. Non pas de ces enfants qui nous mènent la vie dure, mais de l’institution qui, sous couvert du fabuleux « secret professionnel » nous interdit formellement tout type d’échange. Pratique, lorsque l’on veut maltraiter entre 4 murs du personnel si facilement méprisable, non ?

Nous pratiquons un métier qui pourrait paraître fabuleux de par son engagement. Du coeur, des tripes, de la constance, du partage de tout ce qui peut faire une vie, nous savons que ce sera notre quotidien et, tous ensemble, en famille nous l’acceptons. Mais, en aucun cas, un métier, une formation, ne peut préparer à ce qu’est réellement notre vie d’accueil. En aucun cas notre formation ne fait mention du mépris que l’institution nous renvoie lorsque nous suggérons qu’une aide médicale ou psychologique est nécessaire pour épauler ces enfants. Vous n’imaginez sans doute pas le nombre d’entre nous ayant reçu un refus à cette requête alors qu’elle est si salutaire. Vous imaginerez encore moins le nombre d’Assistants familiaux qui se sont vu contraintes d’avoir elle-même un suivi psy pour les punir d’avoir osé soulevé un aspect médical . Vous n’imaginerez toujours pas que la plupart des psychologues de l’Ase nous suspectent d’être harcelant envers les enfants lorsque, simplement, nous faisons remonter les actes posés. Effectivement, ils sont nombreux, effectivement, nous y revenons souvent puisqu’ils jalonnent nos journées, effectivement ils sont souvent graves et nous aurions besoin, dans ces moments là de soutien, de valorisation de nos pratiques face à l’impossible, de réconfort pour pouvoir tenir.

Nous entendons toujours les Educs nous dire, qu’elles nous admirent, qu’elles ne pourraient jamais faire ce métier si dur, si prenant, impliquant nos propres familles, impactant autant nos vies privées. Toutes le disent. Mais quand nous sommes dans la tourmente, nous finissons dans la détresse. Parce que les Educs ne sont pas là, elles ne tendent pas la main, pire, elles nous enfoncent. Certaines Asfams tombent malade, certaines démissionnent, certaines arrêtent un accueil au moment où une permanence est absolument nécessaire à l’enfant pour lui éviter un naufrage. Je l’ai vécu.

Le fameux triangle de Karpman qui jalonne nos vies. La victime est l’enfant, le sauveur l’Asfam, le bourreau est censé être la famille biologique. L’enfant devient bourreaux, à son tour, il maltraite sa famille d’accueil qui lui doit la reconnaissance de ses souffrances, un regard bienveillant, une compréhension et un respect à toute épreuve. C’est ce qui le fera sortir de ce rôle. De sauveur, l’Asfam passe donc par celui de victime, celle qui reçoit l’extrême violence engrangée par des années de maltraitance. Le service devrait donc être à son tour, le sauveur ; celui qui offre soutien, bienveillance, respect. Pourquoi n’est ce pas le cas ? Où est la faille ? Qu’est ce qui ne fonctionne pas ?

Un organigramme est hiérarchisé par des diplômes, mais si il tenait compte de l’implication, il serait inversé et nous y serions en tête, suivi par les Educs de terrain, ceux qui sont en contact avec le quotidien des enfants. Ceux là, ils savent.  Et tant que les administratifs dénigreront les personnes de terrain, nous resteront sur la même aberration de fonctionnement amenant ces jeunes à la rue.

La solution ? Faire un socle commun à toutes les formations amenant à travailler pour l’Aide Sociale à l’Enfance. Faire en sorte qu’il y ait une rencontre à la base entre les Asfams, les Educs et les postes à responsabilité administrative pour que tout le monde prenne la réelle teneur de la responsabilité de terrain. Cette responsabilité là est inestimable et doit être valorisée dès le départ. Chaque personne souhaitant travailler avec et pour l’ASE doit au préalable avoir eu cette formation commune. Actuellement, les Directions ASE sont tenues par des administratifs arrivant d’autres secteurs, tel que le culturel par ex et pour qui le plan de carrière passe par différents postes sans pour autant les connaître. Ces personnes n’acceptent en aucun cas la responsabilité de terrain. Seule, la leur à une valeur à leurs yeux. C’est le résultat désastreux de la valorisation de l’intellect face à celui du faire. Amenons tout le monde sur le terrain au moins pendant une année par le biais de cette obligation de formation commune et on nous regardera d’un autre œil, on nous entendra d’une autre oreille, on nous verra enfin tels que nous sommes. La solution est là.

Nous n’allons pas tout casser, nous n’allons pas mettre le feu aux voitures, nous ne ferons pas grève, alors, peut-être allez vous égarer ce courrier ?  A moins que vous ne soyez, vous aussi, emprunt d’empathie ?

Vous pourriez tout aussi bien faire un calcul. Combien coûtent un jeune à la rue, en terme de conscience, en terme d’échec flagrant de politique coûteuse, en terme d’image de la France, cinquième puissance mondiale ? Nous sommes enviés pour notre culture, nos vignobles, notre haute couture, notre technologie, … Devons nous représenter aussi dans le monde le pays où on laisse les enfants et les jeunes dormir sur un trottoir ? A quelle hauteur y aurions nous participé si nous ne tentions pas de réveiller votre conscience politique, humaine ?

Dans mon intérêt, je vous souhaite bonne nuit Monsieur Macron, car je fais partie de tous ces français qui savent à quel point, prendre une bonne décision, en toute bonne conscience, amène un bon sommeil.





Lettre :

Monsieur Macron, Ce confinement doit nous servir, bien au delà de nous protéger d'une épidémie, à nous protéger d'un passé sulfureux et d'un avenir n'assurant pas celui des enfants qui nous sont confiés. Nous, Assistants familiaux, allons sortir de l'ombre des institutions qui nous y confinent sous couvert de secret professionnel pour que soit tus à jamais des conditions de travail qui peuvent être (pour certains) déplorables entraînant un échec implacable de notre mission d'Aide Sociale à l'Enfance.Allez vous vous engagez à nos côtés ? Allez vous accompagner notre élan vers une reconnaissance de ces enfants, en reconnaissant toutes les instances qui y participent ? Voilà de quoi prendre votre décision. Lisez. Merci  





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