L'ut2j mérite mieux que ça

L'ut2j mérite mieux que ça

Destinataire : Mme la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation


        

[Seul le prénom du/de la signataire apparaît sur la version en ligne : c'est un paramétrage par défaut impossible à corriger. Pour autant, les nom, prénom, date de signature et lieu de résidence apparaissent bien dans les listing d'extraction qui seront envoyés à Mme la Ministre Frédérique Vidal]


Madame la Ministre,

 

 

Nous, étudiants, BIATSS et ITA, enseignants, enseignants-chercheurs et chercheurs, doctorants et post-doctorants, titulaires ou non, membres de la même communauté universitaire empêchés depuis plusieurs mois maintenant de travailler, d’enseigner, d’échanger, de se former, de se cultiver, d’apprendre normalement sur notre campus du Mirail de l’Université - Jean Jaurès de Toulouse (UT2J) souhaitons, par la présente, attirer votre attention sur la situation très critique dans laquelle nous nous trouvons et que nous risquons de vivre longtemps encore si la raison et la légalité ne l’emportent pas rapidement. Il ne s’agit pas ici de dénoncer ou d’attaquer les causes ou les motivations de la grève qui paralyse notre établissement, à un moment où le mouvement social, qui se nourrit de luttes diverses parfois très éloignées les unes des autres, connaît une certaine expansion : ces causes, multiples et changeantes, relevant à la fois de la logique de site (feu l’Idex et le projet d’Université de Toulouse qui lui servait de cadre) et d’enjeux nationaux (Parcoursup, loi ORE …), peuvent paraître à certains d’entre nous plus ou moins audibles et pertinentes ou, au contraire, plus ou moins irrecevables et sans fondement. Peu importe : les signataires de ce texte s’élèvent en fait avec force et indignation non pas contre la grève mais contre les conséquences des modalités adoptées par des AG dites souveraines -alors qu’elles représentent au mieux, les jours fastes et en comptant les opposants au blocage, 5 à 6 % du total de la communauté universitaire- et qui, de blocages partiels en blocage total, nous mènent de fait tout droit dans le mur, avec une obstination et une intransigeance qui pourraient aboutir non seulement à une année universitaire 2017-2018 blanche (sans délivrance de diplôme ni recrutement d’aucune sorte) mais aussi à l’impossibilité d’organiser et de mettre en place l’année 2018-2019.

 

 

On aurait pu penser que l’arrivée de Richard Laganier, nommé administrateur provisoire d’UT2J le 20 mars dernier suite à la démission décidée par votre ministère du président Daniel Lacroix et des trois conseils centraux de l’établissement, allait permettre un règlement rapide du conflit. Et ce d’autant plus que la perte définitive de l’Idex et l’enterrement concomitant du projet d’Université de Toulouse avaient fait tomber une bonne partie des causes locales de mobilisation. Il n’en a rien été en fait et, depuis son arrivée, la situation n’a pas vraiment bougé, elle a même en réalité empiré sur certains points. Envoyé par votre ministère, Richard Laganier en suit la ligne et en applique les consignes, avec courage et compétence et avec les quelques moyens dont il dispose, dans un contexte qui revendique désormais d’être incontrôlable et dont il n’avait initialement sans doute pas mesuré l’hostilité qu’il développerait à son encontre. Sa marge de manœuvre est d’autant plus limitée qu’il a déclaré d’emblée –sans doute avec votre accord, peut-être même à votre demande- qu’il ne ferait pas intervenir les forces de l’ordre, signal fort parfaitement entendu par les uns –qui s’en sont réjouis et y ont vu des raisons d’aller toujours plus loin dans leurs exigences- et les autres –qui se sont sentis abandonnés et y ont vu des raisons de désespérer un peu plus encore-. Nous savons bien qu’en réalité nous sommes seuls face à nous-mêmes, comme vous nous le signalez d’ailleurs dans votre courrier du 29 mars où, sans les nommer, vous renvoyez en effet dos à dos les deux parties de la communauté – quand bien même l’une d’entre elle, minoritaire quoi qu’elle en dise, développe des modalités d’actions illégales (notamment le blocage des bâtiments) qui contreviennent de plusieurs façons au code de l’éducation, aboutissent à la destruction et à la dégradation de biens publics et semblent inexorablement condamner l’UT2J- en disant qu’il nous « revient de construire et de porter les projets qui » nous « paraissent pertinents ».

 

 

Nous comprenons parfaitement l’attention prioritaire accordée aux personnels grévistes et aux étudiants engagés dans le mouvement, seules composantes désormais présentes quotidiennement sur le campus et que vous ne pouvez négliger, ne serait-ce que parce qu’elles vous menacent et vous contredisent ouvertement. Mais faut-il pour autant oublier tous les autres usagers de cette Université ? Lâcher celles et ceux, étudiants, BIATSS et ITA, chercheurs, enseignants-chercheurs, enseignants, incontestablement majoritaires, qui tiennent et tiendront la boutique, celles et ceux à qui on demandera une fois de plus à la fin, quand il s’agira de sauver ce qui pourra l’être, de s’asseoir sur ce qu’il reste de leur idéal universitaire et de bricoler, pour faire comme si... Pour faire comme si cela n'avait aucune importance qu'un établissement public soit bloqué depuis des mois par des grévistes qui, pour ceux d’entre eux qui en touchent, conservent leur salaire ... et demandent maintenant à ce que les primes soient maintenues et les heures supplémentaires versées ! Pour faire comme si cela n'avait aucune importance que des personnels et des étudiants désireux de travailler en soient totalement empêchés, depuis 10 semaines pour les personnels de la Maison de la Recherche et depuis bientôt 7 semaines pour le reste du campus... Pour faire comme si cela n’avait aucune importance que la Bibliothèque centrale, vaisseau amiral de notre université, soit fermée depuis bientôt trois mois… Pour faire comme si cela n'avait aucune importance que la recherche soit à l'arrêt et mise au ban dans un établissement d'enseignement supérieur... Pour faire comme si cela n'avait aucune importance de valider une année dont un semestre aura été presque entièrement supprimé... Pour faire comme si cela n'avait aucune importance de demander à des enseignants d’évaluer leurs étudiants sur des savoirs incomplets, très éloignés en quantité comme en qualité de ce qu’ils avaient pu prévoir et de ce qu’ils savent être nécessaire… Pour faire comme si cela n'avait aucune importance de demander à des étudiants d’accepter que leur diplôme soit dévalorisé, juste parce qu’ils se sont trouvés au mauvais moment au mauvais endroit… Pour faire comme si cela n'avait aucune importance de préférer celles et ceux qui détruisent à celles et ceux qui ont construit... Pour faire comme si cela n'avait aucune importance qu'un établissement entièrement remis à neuf et dont l’image restaurée commençait à peine à se teinter positivement soit saccagé... Pour faire comme si cela n'avait aucune importance qu'un groupe totalement nihiliste et pour l'essentiel extérieur à notre université se soit emparé d'un bâtiment entier et nargue notre communauté à coup de dazibaos d'un autre âge... Pour faire comme si cela n’avait aucune importance que les liens noués avec notre écosystème proche soient en train de se détruire, comme en témoignent le désarroi de la Libraire Etudes et la désolation qui règne à quelques mètres du campus sur la dalle commerçante, où les fermetures succèdent aux dépôts de bilan… Nous vous demandons d’en prendre acte et de reconnaître explicitement, de nous dire et de faire savoir que l’Université légitime n’est pas celle qui tente de se construire en AG sur la base d’un processus d’autogestion, d’un CA alternatif et de quelques cours hors cursus académiques, eux aussi qualifiés d’alternatifs, mais bien celle que nous défendons, critique et populaire bien sûr mais surtout respectueuse des libertés, véritablement ouverte et fondamentalement studieuse.

 

Autour de nous, les personnes qui envoient des signaux de détresse pour obtenir de l’aide ou simplement de l’écoute sont de plus en plus nombreux, de tous âges et de tous statuts. Nous recevons ces signaux de la part de collègues déconcertés d’être ainsi délégitimés dans leurs pratiques d’enseignants et de chercheurs. Nous recevons ces signaux de la part d’étudiantes et d’étudiants, parfois même de leurs parents, qui ne comprennent pas d’être privés si longtemps de leurs enseignements et qui, le temps passant, s’interrogent avec une inquiétude que nous partageons tous sur la qualité même de la formation qui leur sera délivrée cette année et, partant, sur celle du diplôme qui en découlera, si nous en arrivons jusque-là, ce qui n’est en rien garanti. L’impact sur la recherche est aussi considérable : nous mesurons là aussi tous les jours l’exaspération qui monte et le désespoir qui progresse, tandis que s’accumulent les retards de toutes sortes, les impayés pour les fournisseurs et les non remboursements des frais engagés pour les personnels, les rapports non finis dont le dépôt dans les temps conditionne pourtant le renouvellement des autorisations et des financements pour les années à venir, les séminaires déplacés puis annulés, les soutenances de thèses et d’HDR menacées … Dans la plupart des cas, l’angoisse le dispute seulement à la colère et à la consternation … Mais parfois, et de plus en plus souvent, ces sentiments s’accompagnent aussi d’une véritable et profonde déprime, d’interrogations radicales et douloureuses sur le sens de notre métier ou du choix de formation que nous avons fait, voire de quelque chose de plus sérieux encore. Nous vous demandons de prendre conscience de l'extrême fragilité dans laquelle se trouvent désormais de très nombreuses personnes, étudiantes et membres du personnel, quel que soit leur statut, toutes profondément touchées et déconcertées par la situation sans issue jusqu’ici que connaît notre établissement. Cette fragilité est aussi celle de l’institution tout entière, qui vacille dans ses missions premières et dans son existence même.

 

Nous vous demandons enfin et surtout, Madame la Ministre, de ne pas reculer et de permettre réellement, par un soutien sans faille ni calcul à notre administrateur provisoire, la mise en place sans tarder des conditions nécessaires à la fois à la tenue des examens de la seconde session -précédée bien sûr d’une indispensable reprise des cours- et au renouvellement de nos conseils puis à l’élection d’une nouvelle direction. Le calendrier envisagé est déjà très limite : avec une élection du président ou de la présidente le 10 juillet, il nous promet au mieux une université en ordre de marche pour la rentrée de septembre. Repousser ce calendrier serait criminel et condamnerait l’UT2J et ses sites en région non seulement à ne pas valider l’année 2017/2018 mais aussi à ne pas être en état d’ouvrir pour l’année 2018/2019. Prenez vos responsabilités, agissez avec l’autorité et le pouvoir qui sont les vôtres, ne nous sacrifiez pas. Les franchises universitaires existent, et nous nous en réjouissons ; les laisser devenir des phalanstères académiques alternatifs, des sortes de plateformes expérimentales anticapitalistes et insoumises où l'intransigeance radicale se teste et s'amplifie de jour en jour comme c’est le cas chez nous serait par contre une grave erreur, dont nous refusons par avance de payer les conséquences des années durant.





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